Cogitations


Il faut l’avouer, je n’étais pas favorable au départ aux sections Étude et Patrimoine isolées des sections de Lecture publique, dans de prestigieux mal pratiques beaux bâtiments le plus souvent classés qui sentent bon la poussière l’encaustique et le suranné. Et puis, les hasards des mutations aidant, je me retrouve à la tête de l’un de ces bâtiments et je commence à y voir autre chose que les inconvénients.

Néanmoins, les services évoluant, dans leurs collectivités, dans des contextes de plus en plus tendus, je m’interroge sur l’avenir de ces « bibliothèques d’étude et du patrimoine » (à commencer par la mienne) qui avaient vocation à cultiver « l’honnête homme » et ont aujourd’hui une tendance plus que certaine à regrouper deux populations antagonistes : le pléthorique étudiant en mal de salle de travail, et l’historien local, par ailleurs de plus en plus rare. Avec cette question dévorante : le bibliothécaire d’étude va-t-il se transformer en surgé de salle de perm’ ?

Avant de lancer une enquête plus précise, j’essaie déjà de rassembler des informations.

Un tableau partagé est disponible à cette adresse, si quelques lecteurs souhaitent y participer, sentez-vous chez vous :

http://petitlien.com/compbibsetude

Merci d’avance !

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J’ai un peu cherché, sans trouver, des commentaires sur le récent rapport d’Hélène Richard (IGB) sur la formation aux questions patrimoniales dans les bibliothèques (sept. 2010).

Le rapport pointe un mouvement paradoxal bien souvent noté par les professionnels : l’intérêt du public et des tutelles pour la fonction mémorielle des bibliothèques alors que la formation du personnel demeure optionnelle et limitée. L’important retard de traitement des collections, en partie dû au manque de moyens et de compétences, est une fois de plus pointé (c’était l’un des apports majeurs du Plan d’action pour le patrimoine écrit), notamment dans les bibliothèques territoriales. Tout en reconnaissant l’implication très forte des DRAC dans l’incitation à la formation du personnel, l’inspectrice déplore l’absence de relais pour la formation aux problématiques du patrimoine de la part des instances de la formation territoriale, notamment le CNFPT, avec pour risque un désintérêt très fort dans l’avenir des directeurs de bibliothèque et responsables de section pour leurs fonds précieux, puisque jamais dans leur formation ils n’auront été « teintés » de ces questions.

Une quinzaine de recommandations sont formulées en conclusion, certaines de l’ordre du voeu pieux (à mon avis), d’autres me paraissent relever du bon sens et de l’urgence, et c’est celles-ci que je souhaiterais commenter.

  • Préciser les statistiques concernant le patrimoine afin d’être en mesure d’établir des priorités : en effet, la synthèse de l’enquête PAPE comme le rapport d’H. Richard soulignent à plusieurs reprises que dans de nombreux cas, il est presque certain que le nombre de documents déclarés correspond non pas à la réalité des collections, mais au nombre de documents identifiés ou catalogués.
  • Encourager les projets structurants et les formations associées (catalogues adaptés pour les documents patrimoniaux, catalogues collectifs pour les non-livres, outils pertinents de consultation pour ceux-ci…) : c’est plus que nécessaire, mais les difficultés sont nombreuses voire parfois insolubles.

Comment, en effet, peut-on demander à une petite bibliothèque territoriale détentrice d’un petit fonds de manuscrits, qui peine déjà à les conserver correctement et ne trouve pas de personnel adéquat (vu que, cf. rapport, les formations spécialisées font défaut et ne sont pas valorisées dans les concours), d’apprendre en plus comment on catalogue en « CGM-EAD », et d’acquérir pour ce faire un logiciel non seulement spécialisé (un éditeur XML) mais en plus inadapté ? Les bibliothèques universitaires bénéficient d’un pilotage unique dans ces domaines, celui de l’ABES, qui leur permet d’utiliser le même outil avec les mêmes règles, mais cela n’est malheureusement pas reconductible dans la sphère territoriale.

Comment signaler correctement et rapidement ses incunables et ses partitions anciennes quand les inventaires nationaux sont encore réalisés dans la perspective d’une édition papier, louable certes, mais qui va prendre encore une dizaine d’années pour certaines régions (et je ne parle même pas du BIFPFIG…) et qui ne correspond plus aux pratiques des chercheurs ? Que celui qui n’a jamais utilisé les catalogues collectifs étrangers comme EDIT16 ou VD16 en pestant contre l’absence de leur équivalent français lève le doigt. Par chance, à Lyon, quelques visionnaires se sont attelés à la tâche.

  • Prévoir une formation spécifique lors d’une prise de poste dans le domaine patrimonial : cela me paraît bien compliqué à mettre en oeuvre. Les formations spécialisées, H. Richard le rappellent, sont à l’ENSSIB et à l’Ecole des Chartes principalement. Même si les tarifs des formations continues sont très étudiés, celles-ci demeurent inatteignables pour nombre de collectivités, laissant leurs agents dans le flou artistique et le bon vouloir du CNFPT, qui ne s’est toujours pas emparé des supports défrichés par les CFRCB en partenariat avec les DRAC.
  • Faire des Bibliothèques Municipales Classées, ayant du personnel d’Etat mis à disposition, des éléments du dispositif de formation par l’accueil de stagiaires sur les collections patrimoniales : c’est une disposition qui apparaît logique, surtout dans le contexte des conventions de MAD. Encore faut-il que ces BMC aient les moyens d’accueillir ces stagiaires forcément rémunérés.
  • Encourager la publication de manuels afin de laisser plus de place, dans les formations, aux travaux pratiques et stages : pour préparer mes interventions, en interne comme auprès d’étudiants, je travaille aujourd’hui avec 3 manuels essentiellement, celui dirigé par JP. Oddos, celui dirigé par R. Mouren et De Tutela Librorum d’A. Giovannini pour la conservation. Le manuel Protection et mise en valeur du MCC date de 1998 mais fait toujours foi (!), et pour le reste, je me débrouille avec les quelques guides et fiches pratiques mis en ligne par la BnF, qui nécessitent cependant une bonne appréhension préalable des concepts abordés. On trouve dans les manuels classiques de bibliothéconomie, de médiation etc. des procédures adaptables au patrimoine, voire parfois (miracle !) un demi-paragraphe consacré aux fonds anciens. Sur l’autre versant, ce sont les publications scientifiques qui apportent des connaissances sur le contenu des documents (y compris les contenus indésirables) mais guère sur la manière de « gérer un fonds patrimonial ».

La formation aux questions patrimoniales n’est pas au programme des toutes prochaines Assises de la formation continue des bibliothécaires (Nancy, 24-25 mars 2011) : oubli révélateur du changement de paradigme pointé par le rapport de l’IGB ? Espérons que nous aurons l’occasion d’en parler lors de prochaines journées professionnelles patrimoniales, bien au chaud dans notre petite bulle…

carte heuristique décrivant l'utilisation des techniques web 2.0 et opensource pour développer l'histoire localeUne réflexion américaine et intéressante sur l’utilisation des techniques du web collaboratif pour monter une plate-forme qualitative de contenus en histoire locale et histoire familiale.

A rapprocher de deux autres initiatives françaises génératrices de jalousie (enfin, chez moi)  à Toulouse et Brest.

C’est maintenant qu’il faut préparer l’appel à projet services numériques culturels innovants 2011.

Et encore d’autres ressources sur la médiation numérique en histoire locale.

bridge, de Wolfgang Staudt. La première image trouvée avec le mot-clé « patrimoine » sur everystockphoto.com.

 

C’est vrai, ça. On a toujours l’impression de savoir ce que c’est. Mais quand il s’agit d’en proposer une définition objective, on devient tout de suite moins précis. Voici donc ma définition personnelle, principalement inspirée des lectures professionnelles, de la pratique quotidienne et des demandes ou discours de mes tutelles.

 

Le fonds patrimonial se compose des documents :

  1. dont la conservation permanente doit être assurée ;
  2. dont le contenu participe de l’identité du territoire ou de l’institution dont il se réclame.

En pratique dans notre cas :

  • le fonds de l’État (1) : saisies révolutionnaires et dépôt légal, pour lequel nous avons une mission réglementaire de conservation absolue ;
  • le fonds régional (2) : tous supports écrits ou figurés ;
  • les fonds particuliers (2) : souvent, ils ont à voir avec le fonds régional (donations de personnalités par exemple) même si leur contenu ne s’y rapporte pas toujours.

Les autres fonds, de mon point de vue, ne sont pas patrimoniaux. Ce sont les fonds courants ou fonds d’étude. Une petite partie des documents peut rejoindre avec le temps un fonds de conservation, où l’on tâchera de préserver le contenu avant le contenant.

Ma réflexion à ce jour n’est pas avancée au point de déterminer si un document appartenant au fonds de conservation peut glisser vers le fonds patrimonial. Il ne s’y attache pas pour moi la notion de rareté, de préciosité, ni la même légitimité que pour un document patrimonial. Comme un document d’archive naît avec cette qualité, il me semble qu’un document patrimonial l’est également depuis sa naissance pour l’institution qui le revendique ainsi.
Il faudrait cependant s’y pencher car nous possédons un riche fonds des 19e-20e siècles, non patrimonial, de conservation par défaut dans cette bibliothèque où il n’y a pas (pour l’instant) de désherbage possible. Une des composantes majeures de ce fonds « Moderne » ou « Étude » est un fonds consacré à l’art, actuellement traité comme un fonds de conservation. Doit-il le devenir, au vu de son ancienneté et de sa richesse ? Il faudrait une étude plus poussée de ce fonds, de son histoire (est-ce le simple rassemblement des ouvrages à dominante artistique ?) et de sa composition (quels arts couvre-t-il au juste, et comment ?) avant valider cette option.

Un exercice-cours de Wikiversity propose de s’initier aux collections patrimoniales des bibliothèques.

Je prépare l’actualisation des notices de fonds de la Bibliothèque dans le CCFr, et je me trouve confrontée à l’histoire des collections, et surtout aux choix de mes prédécesseurs.
Globalement, les dons et legs ont fait l’objet de ce traitement :
un inventaire sommaire dressé au moment de l’arrivée du don à la bibliothèque, parfois très léger ;

  • un tri effectué dans les imprimés, avec intégration au fonds général ou au fonds lorrain des ouvrages qui n’étaient pas déjà possédés en double. Tout cela sans mention de provenance à l’exception de deux fonds particuliers dont les ouvrages ont reçu un timbre humide spécial à l’arrivée. Même le fonds conservé à part du reste n’a pas bénéficié de cotation spécifique ni continue. Actuellement, nous nous trouvons donc avec une dizaine de collections bien documentées mais introuvables via le catalogue ;
  • l’intégration des manuscrits au fonds général des manuscrits en série continue ; des ensembles de cotes limitent ainsi les différents apports ;
  • le respect de la constitution des fonds d’archives, bien qu’aucun répertoire ni encore moins classement n’aient été effectués jusqu’à ces dix dernières années ;
  • la juxtaposition des fonds d’estampes, leur classement ayant donc pu être effectué en respectant les fonds.

Ainsi, et l’un de nos principaux fonds particuliers en est un cas emblématique si ce n’est caricatural, un ensemble cohérent peut être non seulement dispersé dans les fonds et dans l’espace, mais plus encore dilué dans le fonds général. La situation devient encore plus complexe, mais la réussite de l’opération a été en tout point remarquable, quand on pense que certains fonds ont été pratiquement reconstitués grâce à une donation ultérieure : c’est le cas pour un fonds d’artiste, dont une partie avait été donnée à la Bibliothèque par ses héritiers, et une autre acquise par un collectionneur, ainsi que dans une moindre mesure pour une collection bilbiophilique, dont la Bibliothèque avait acquis une partie et notre collectionneur précédent une autre partie qu’il inclut plus tard à sa donation.

Quelle logique doit-on faire prévaloir pour la mise en oeuvre des instruments de recherche ?

  1. La structure spatiale et organisationnelle actuelle, qui se décline en supports ;
  2. La structure intellectuelle de la hiérarchie et de la généalogie des fonds, avec un traitement différencié entre fonds acquis par la Bibliothèque et donations, qui permettrait de mieux valoriser la complétude de celles-ci (souvent bibliothèque du donateur + quelques manuscrits ou estampes + ses archives).

La seconde option me satisfait mieux d’un point de vue intellectuel, et me satisfera du point de vue du chercheur quand nous aurons tout passé en EAD car le moteur de recherche permettra de rassembler les supports. Néanmoins la première est opératoire au quotidien ; effectivement estampes et manuscrits, bien que de même provenance, ne réclament ni les mêmes soins, ni la même politique de valorisation.

Pour mémoire, mon commentaire sous l’article de R. Mathis, Conserver l’unité des bibliothèques ?

Question d’autant plus excellente que je suis en train de me la poser moi-même ;) (l’existence de bâtiments séparés pour lecture publique et étude & patrimoine doit y être pour quelque chose).
Les problématiques d’un service patrimonial (conservation, recherche, action culturelle) se rapprochent effectivement bien plus des perspectives des musées et services d’archives locaux, à tel point qu’on pourrait même imaginer une mutualisation de projets (frémissante ici sous la forme de bibliothèque numérique, mais voir aussi Bourgendoc) et de ressources (services éducatifs).
Cela existe bien ailleurs, mais pas en France à ma connaissance, sauf peut-être la Bibliothèque humaniste de Sélestat, également siège des Archives municipales.
Néanmoins et pour ne pas dénigrer d’anciennes amours, l’intérêt de la cohabitation avec des services de lecture publique réside à mon avis dans le rappel constant de l’existence tout à fait banale d’une catégorie de personnes que les musées appellent “nouveaux publics”, et qui ne sont plus ou moins que M. et Mme Toulemonde, ayant besoin qu’on leur rende familier (voire qu’on leur rendre tout court) ce patrimoine local et parfois même personnel, sans compter leurs enfants en âge scolaire. L’approche muséale n’est pas suffisante pour répondre aux besoins de médiation culturelle, et dans ces contextes, la proximité de collègues frottés quotidiennement de relations avec des scolaires, des djeunz et des personnes avec des besoins d’insertion et de formation continue est particulièrement précieuse.
Je suis le genre de personne à m’agacer du temps que passent les bibliothécaires penchés sur leur cher catalogue. Le genre de personne à avoir élevé un autel à la gloire de Thierry Giappiconi dans un coin de mon bureau, et à visionner et faire suivre ce genre de vidéo avec délectation et quelques points d’exclamation. Le genre de personne à fustiger les bibliothécaires de province qui ont la fine bouche devant les notices de la BnF qui « ne sont pas assez bien faites » alors qu’il y a là-bas des gens payés pour établir la Bibliographie nationale française et que dans les bibliothèques publiques il y a nettement plus urgent (au hasard : la médiation aux usagers).

 

Et pourtant, le catalogage occupe actuellement 15% de mon temps, et il continuera d’occuper cette place pendant quelques années. Comme dans toutes les bibliothèques françaises et malgré la grande campagne de rétroconversion des fichiers papier menée par le MCC il y a 15 ans, 40% de notre fonds n’est pas informatisé. L’enquête sur la Réserve des imprimés nous a montré qu’il y manquait 35% des cotes. Dans le fonds général ancien, pourtant objet de la rétroconversion, la proportion doit être à peu près équivalente. Dans les fonds d’imprimés entre 1811 et 1970, c’est bien pis. Mais on ne récupère pas de notices de la BnF, de trop mauvaise qualité.

Alors je ne dis pas que je travaille sur le fonds ancien, avec, outre mon manuel Unimarc et des fiches papier « reliures » et « Réserve » rescapées de je ne sais où, les onglets BnF, BSG et KVK ouverts sur mon navigateur, et que je recopie allégrement les informations que j’y trouve (et si mon ouvrage est dans VD16 ou VD17, alléluia, je vais pouvoir frimer in ze CCFr !).

Non pas pour aller vite, encore que, mais pour passer plus de temps sur ce qui fait la vraie différence dans un catalogue : les marques d’exemplaire. Passer du temps sur une reliure, un ex-libris, des mentions manuscrites qu’aucun autre exemplaire n’aura, je suis d’accord. Passer du temps sur un bloc ISBD, non merci.
Et cela s’applique d’autant plus aux publications contemporaines « de lecture publique » : dès que l’exemplaire acquiert une individualité, il devient patrimonial et entre donc dans ce circuit particulier de catalogage ; et si je suis en face, par le hasard du dépôt légal, du catalogage initial d’une publication, alors je suis bien sûr censée fournir à la communauté une notice conforme, et récupérable par d’autres.

Au-delà de ces deux cas, non, vraiment, pour moi, le catalogage des ouvrages du 20e et du 21e siècle est du temps perdu.